L’expert en aviation John Gradek estime par ailleurs qu’au Canada, il manque environ 1 500 contrôleurs aériens, et que 150 autres prennent leur retraite chaque année.
L’un des deux seuls contrôleurs aériens en service à l’aéroport LaGuardia a autorisé un camion de pompiers à traverser une piste seulement 12 secondes avant qu’un vol d’Air Canada n’atterrisse, laissant très peu de temps pour éviter la collision qui a tué les deux pilotes, ont déclaré mardi les enquêteurs fédéraux.
Le National Transportation Safety Board (NTSB) cherche à déterminer quel élément parmi les nombreuses mesures de sécurité de l’aéroport a failli et a permis au camion de pompiers de s’engager sur la piste, dimanche soir.
Plusieurs questions ont été soulevées: la présence habituelle de deux contrôleurs pour les quarts de nuit est-elle suffisante, pourquoi un système d’alerte de piste n’a pas signalé un risque, qui coordonnait le trafic aérien et au sol, et le conducteur du camion de pompiers a-t-il entendu les appels de dernière minute du contrôleur lui ordonnant de s’arrêter?
Un élément qui en cache d’autres?
« Nous n’enquêtons presque jamais sur un accident majeur où il n’y a qu’une seule défaillance », indique Jennifer Homendy, présidente de la NTSB. « Quand quelque chose tourne mal, cela signifie qu’un très grand nombre de choses ont mal tourné. »
Plusieurs passagers ont été blessés lorsque l’avion d’Air Canada, en provenance de Montréal et transportant plus de 70 personnes, a percuté le camion de pompiers. La plupart ont toutefois réussi à s’échapper de l’appareil, et une agente de bord encore attachée à son siège a survécu malgré son éjection sur le tarmac. Selon une mise à jour d’Air Canada, six personnes restent hospitalisées.
Les enquêteurs du NTSB n’ont pas encore interrogé les pompiers, eux aussi blessés, ni déterminé s’ils ont freiné ou tenté de dévier pour éviter la collision, a indiqué Homendy.

La formatrice Karina Vasylenko, au premier plan, montre aux médias le fonctionnement du simulateur de contrôle aérien au centre de formation de CAE à Montréal, le 14 janvier 2025 (LA PRESSE CANADIENNE_Ryan Remiorz)
Deux contrôleurs en service lors de la collision
Les enquêteurs veulent en savoir plus sur le rôle des contrôleurs aériens et ce qu’ils faisaient alors qu’ils géraient simultanément une urgence nocturne impliquant un autre avion, en l’occurrence un fort « odeur anormale » signalée dans la cabine d’un vol sortant d’United Airlines.
« Je déconseille de blâmer les contrôleurs et de dire qu’il y a eu distraction, Jennifer Homendy. C’est un environnement avec une charge de travail lourde. »
La présence de deux contrôleurs pour le quart de nuit est habituelle mais suscite de longue date des préoccupations au NTSB. Les deux venaient d’entamer leur quart lorsque l’accident s’est produit.
La tour de LaGuardia avait été plus occupée que prévu dimanche soir, car les retards de vol avaient plus que doublé le nombre d’arrivées et de départs après 22 h, selon les données de la firme d’analyse aéronautique Cirium.
Les avions atterrissaient à quelques minutes d’intervalles, avec une douzaine d’arrivées entre 23 h et le moment de l’accident, moins de 40 minutes plus tard. En même temps, la tour coordonnait la réponse d’urgence à l’odeur inhabituelle qui incommodait les agents de bord.
Jeff Guzzetti, expert en sécurité aérienne et ancien enquêteur au NTSB et à la Federal Aviation Administration, a déclaré que cet accident soulèvera peut-être la question de savoir si deux contrôleurs suffisent pour le quart de nuit dans les grands aéroports.
C’est le minimum depuis 2018, lorsque la FAA a imposé cette exigence après plusieurs cas de contrôleurs s’endormant lorsqu’ils travaillaient seuls.
Plus de transpondeurs requis sur les véhicules
LaGuardia est l’un des 35 grands aéroports états-uniens dotés d’un système avancé de surveillance de surface destiné à éliminer les incursions dangereuses sur piste et à prévenir les collisions.
Dans ces aéroports, les contrôleurs disposent d’un écran dans la tour censé afficher la position de chaque avion et véhicule.
Ce système, appelé ASDE-X, n’a pas fonctionné comme prévu cette fois, car le camion de pompiers n’était pas équipé d’un transpondeur, a expliqué Mme Homendy. D’autres véhicules d’urgence derrière lui se sont arrêtés à temps, et la proximité de ces véhicules a empêché le système de déclencher une alarme, a-t-elle ajouté.
Il faudra plus de travail pour déterminer si une alerte aurait pu éviter l’accident, a-t-elle indiqué.
En mai dernier, la FAA a exhorté les 35 aéroports dotés de ces systèmes à équiper leurs véhicules de transpondeurs, en précisant que des fonds fédéraux étaient disponibles pour les financer.
Bien que le NTSB n’ait pas recommandé officiellement l’installation obligatoire de transpondeurs sur les véhicules d’aéroport, ils devraient faire partie de l’équipement standard, selon Mme Homendy.
L’accident survient dans un contexte de frustration croissante envers le transport aérien aux États-Unis, en raison des longues files de sécurité causées par la fermeture du gouvernement, des tempêtes hivernales et de la hausse des coûts.
Bien que les vols aient repris lundi à LaGuardia, le troisième aéroport le plus fréquenté de la région de New York, la piste où s’est produite la collision demeurait fermée.
Plus de départs que d’embauche de contrôleurs au Canada
L’expert en aviation John Gradek, chargé de cours au programme de gestion de l’aviation de l’Université McGill, affirme que le Canada perd plus de contrôleurs aériens à la retraite qu’il n’en embauche, malgré les efforts pour intensifier le recrutement.
Selon lui, il manque au Canada environ 1 500 contrôleurs et 150 autres prennent leur retraite chaque année.
« Donc, devinez quoi ? On n’arrive même pas à compenser les départs », dit-il, ajoutant que les contrôleurs aériens sont des spécialistes possédant des compétences particulières.
« Nous connaissons trois dimensions, explique l’expert. Le défi pour les contrôleurs est qu’ils doivent maîtriser une quatrième dimension, le temps. »
« Ainsi, je prends la décision de faire monter un avion de 1 000 pieds ou de le faire descendre de 1 000 pieds, ou de lui indiquer de tourner à gauche ou à droite, dit-il. Je prends cette décision parce que je veux que cet avion se trouve à cet endroit, à ce moment, dans le futur. C’est une compétence particulière. Ce n’est pas tout le monde qui l’a. »
Nav Canada dit veiller au grain
Dans un communiqué, Nav Canada indique travailler à résoudre la pénurie grâce à une stratégie pluriannuelle.
« Les Canadiens et les voyageurs peuvent être rassurés, nous sommes en mode solution : concentrés sur le renforcement de la résilience du service, le soutien à notre personnel, la collaboration avec nos partenaires de l’industrie, tout en respectant les normes de sécurité les plus élevées », assure son porte-parole Gabriel Bourget.
Lundi, le ministre canadien des Transports Steven MacKinnon a affirmé travailler avec Nav Canada pour trouver des solutions à la pénurie.
« J’ai demandé à Nav Canada de continuer à proposer des solutions de recrutement afin de réduire la dépendance excessive que nous avons envers un nombre plus restreint de contrôleurs que nous le souhaiterions », a-t-il dit. Concernant les Canadiens qui passent le processus de formation rigoureux pour ensuite aller travailler à l’étranger, MacKinnon a affirmé ne pas être au courant du problème. « Je vais regarder ça de plus près », a-t-il ajouté.
Mardi, MacKinnon a souligné la sécurité des systèmes de transport du pays, notamment en aviation, affirmant qu’ils sont « parmi les plus rigoureux au monde ».
« Je veux rassurer très clairement les gens sur le fait que nous prenons toutes les mesures de précaution et nous nous assurons que le Canada continue d’afficher les plus hauts niveaux de sécurité », a-t-il déclaré en se rendant à une réunion du cabinet à Ottawa.
« Les États-Uniens ont des normes très élevées, et nous avons une relation très collaborative avec les États-Unis, et je sais qu’ils seront aussi impatients que nous de trouver les réponses. »
Avec les informations de The Canadian Press.
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Légende de l’image principale : Jennifer Homendy, présidente du NTSB, lors d’une conférence de presse le 24 mars 2026 à l’aéroport LaGuardia, New York (Photo AP par Yuki Iwamura)