Air Transat : toujours plus haut, toujours plus loin

Depuis l’an dernier, le transporteur québécois étend de plus en plus ses ailes dans le monde. Pour en savoir plus sur ses projets, nous avons rencontré Sebastian Ponce, chef de la direction des revenus de Transat, lors d’une entrevue exclusive.


Après une fin d’année 2025 tumultueuse marquée par une menace de grève, 2026 s’annonce fort prometteuse pour Air Transat.

Maintenant qu’une entente a été signée avec ses pilotes et que ses problèmes de réacteurs achèvent, le transporteur montréalais a de plus en plus les coudées franches pour poursuivre son expansion.

Celle-ci fut d’ailleurs particulièrement prolifique l’an dernier : annonce de nouveaux vols, annualisation de dessertes, multiplication des ententes avec d’autres transporteurs, obtention de plusieurs licences d’exploitation sur des destinations lointaines…

Comment le transporteur poursuivra-t-il sur cette lancée? Nous l’avons demandé en entrevue à l’un des maîtres d’œuvre des orientations de l’entreprise, le chef de la direction des revenus, Sebastian Ponce.

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Profession Voyages : La menace de grève des pilotes, en décembre dernier, a dû ralentir vos ventes, mais est-ce que les réservations se sont redressées rapidement, après la signature de l’entente de principe?

Sebastian Ponce : Durant l’incertitude engendrée par ce conflit, nous avons eu un peu de chance dans notre malchance : cette période s’est déroulée juste après celle du Black Friday, un rendez-vous très important pour les compagnies aériennes, et qui est suivie d’une période très calme. L’impact sur nos ventes a donc été négatif, mais plutôt faible. Puis, dès que nous avons signé l’entente de principe avec les pilotes, c’est allé très vite, et les ventes ont rapidement repris.

 

PV : Maintenant qu’Air Transat a scellé une paix corporative de cinq ans avec ses pilotes, doit-on s’attendre au développement rapide de nouveaux projets?

SP : Nos plans stratégiques de croissance dépendent de projections établies à partir de plusieurs facteurs, comme la demande des Canadiens vers l’international ou les stratégies de nos compétiteurs.

Mais il faut aussi tenir compte de facteurs internes comme les conventions collectives, pour évaluer notre base de coûts dans le futur. À cet égard, voir clair sur cinq ans est en effet important pour prévoir. Mais nous n’avons évidemment pas attendu l’entente avec les pilotes pour avoir des projets.

 

PV : Ces derniers mois, vous avez justement multiplié les annonces de nouveaux vols, comme rarement auparavant. Qu’est-ce qui explique cette diversification de vos destinations?

SP : Cette saison, la cadence de nouvelles destinations a effectivement augmenté, et ce pour deux raisons. D’abord, trois de nos appareils, cloués au sol en raison des problèmes avec les réacteurs Pratt & Whitney, sont en train de reprendre du service. Ces appareils, des A321LR, offrent un coût unitaire assez faible et on peut les faire voler beaucoup, en moyenne 15 heures par jour. En outre, nous attendons la livraison de trois à quatre nouveaux appareils A321XLR, ce qui augmentera au total notre flotte de sept appareils, au cours des deux ou trois prochaines années.

L’autre raison est que depuis la pandémie, les gens sont toujours plus friands de vols directs. En 2024, nous avons donc ouvert les dessertes sur Lima, Marrakech et d’autres destinations, et en constatant leur popularité, cela nous a renforcé dans notre idée qu’un semblable besoin existait sur d’autres destinations.

 

PV : En 2025, vous avez aussi surpris l’industrie en annonçant des vols sur des destinations émergentes, moins courues ou marginales, comme le Ghana, la Guyana, le Sénégal, l’Albanie… Quelle est votre stratégie derrière ça?

SP : Air Transat a toujours été très active dans la recherche de nouveaux marchés et de destinations de niche, comme nous l’avons fait avec Bâle-Mulhouse (Suisse/France), Lamezia (Italie), Glasgow (Écosse) et sur plusieurs destinations françaises (Bordeaux, Nantes, Marseille…)

Notre avantage, c’est que nous avons un modèle orienté vers le trafic loisir et VFR (Visiting Friends and Relatives), et nous pouvons nous contenter de lancer un ou deux vols hebdomadaires, contrairement aux transporteurs qui ont un certain volume d’affaires et qui doivent desservir une destination plusieurs fois par semaine dès le départ.

Au besoin, nous pouvons ajuster rapidement notre offre si la demande est au rendez-vous. C’est ce que nous avons fait l’an dernier avec le vol Toronto-Berlin, que nous avons porté à trois vols par semaine cette année, après un premier été à deux vols hebdomadaires. Cette année, nous avons aussi fait de même avec le vol Montréal-Rio de Janeiro, que nous avons d’abord offert de février à avril et que nous avons récemment prolongé jusqu’en juin, face à la demande.

 

PV : Dans plusieurs de vos nouvelles destinations (Dakar, Accra, Tirana…), les clientèles VFR forment une base importante. Est-ce une orientation appelée à se reproduire ailleurs, sur de futures destinations?

SP : Cette année, nous avons mis davantage l’accent sur la clientèle VFR pour nos nouveaux vols. Il y a ainsi une forte population sénégalaise à Montréal et beaucoup d’Albanais à Toronto. Mais la plupart du temps, nous mélangeons cette clientèle avec une clientèle de loisirs. Ainsi, si notre vol sur le Ghana vise surtout un marché ethnique, Agadir touche aussi une clientèle touristique, même si elle a un potentiel VFR qui se combine bien avec celle de Marrakech, qui n’est pas très loin.

Tirana est une destination similaire, elle forme une bonne porte d’entrée pour les Balkans et elle compte peu de vols directs. On voit que la clientèle VFR y répond bien et qu’il existe un bon potentiel pour le tourisme de loisirs. En Amérique du Nord, on connaît moins cette destination, mais en Europe, elle est émergente et de plus en plus courue.

 

PV : Qu’attend Air Transat de ses nouvelles liaisons vers Istanbul et Georgetown, au Guyana?

SP : Ce sont deux destinations bien différentes. Georgetown est purement tournée vers la clientèle VFR, qui était auparavant mal desservie car les passagers devaient passer par Port of Spain (Trinidad & Tobago), alors qu’Istanbul rejoint un mélange de diaspora turque au Canada avec un fort potentiel de voyageurs de loisir dans tout le pays.

Dans ce dernier cas, il était au surplus avantageux pour nous d’offrir des vols en partage de code avec Turkish Airlines, car ce transporteur était limité dans le nombre de vols qu’il pouvait déployer sur le Canada, alors que la demande sur Istanbul demeurait forte. De la sorte, les passagers d’Air Transat ont aussi accès à l’immense réseau de Turkish Airlines, le plus vaste du monde, ce qui leur ouvre notamment les portes de l’Asie.

 

PV : Parlant de l’Asie, Air Transat a obtenu des licences de Transports Canada pour l’Inde, le Bangladesh, le Liban et le Sri Lanka, l’automne dernier. Allez-vous bientôt offrir des vols sur ces destinations?

SP : Selon l’évolution de notre stratégie de partenariats, nous pourrions activer ces licences afin de poser notre code sur des vols opérés par d’autres transporteurs vers ces régions, via des correspondances dans le réseau Transat.

Air Transat évalue en continu les opportunités et les besoins du marché canadien, en particulier pour les clientèles loisirs et voyages pour rendre visite à des proches. Nous ne pouvons donc jamais exclure le lancement de nouvelles routes à l’avenir, même si, à court terme, nous ne prévoyons pas opérer de vols directs vers ces marchés.

 

PV : En décembre, vous avez aussi obtenu des licences pour desservir l’Argentine, le Chili et l’Uruguay. Avez-vous des détails sur vos projets sur ces destinations?

SP : Nous avons demandé et obtenu ces licences uniquement pour des partages de codes avec d’autres transporteurs, pas pour les desservir directement nous-mêmes. Mais l’Amérique du Sud fait partie de nos plans, et ces destinations prennent du temps et de bons investissements pour les développer. Déjà, avec Georgetown (Guyana), Rio de Janeiro et Medellin (Colombie), notre empreinte se développe petit à petit sur ce continent, et nous allons continuer.

Nous avons aussi signé une entente interligne avec le transporteur brésilien GOL, grâce à laquelle les voyageurs qui prennent un vol Air Transat à destination de l’aéroport de Rio pourront bénéficier de correspondances simplifiées vers le vaste réseau de ce transporteur, qui compte 65 destinations domestiques et 17 internationales, dont des villes majeures comme São Paulo, Porto Alegre, Recife, Salvador et Belo Horizonte.

 

PV : Parlant de l’Amérique du Sud, depuis la récente intervention militaire de Trump au Venezuela, les menaces pèsent sur la zone caraïbe, en particulier sur Cuba. Comment vous préparez-vous à d’éventuels bouleversements géopolitiques sur ces destinations?

SP : À court terme, nous avons de la difficulté à croire que le Mexique et la Colombie soient menacés, et c’est surtout la situation à Cuba qui nous préoccupe. Pour instant, les autorités cubaines sont très claires sur leur capacité à diversifier leur approvisionnement en pétrole, depuis que le Venezuela ne peut plus subvenir à la demande comme avant.

Advenant une pénurie grave, ou même une intervention des États-Unis, nous avons un plan de contingence et nous pouvons rapidement rapatrier nos clients grâce à des avions capables de faire l’aller-retour entre le Canada et Cuba avec un seul plein de carburant.

Pour l’instant, nous suivons le tout de très près. C’est une situation malheureuse qui génère de l’instabilité dans la région, mais nous sommes parés à toute éventualité.

 

PV : Dans le cas des destinations où vous envisagez un potentiel de croissance pour le marché loisirs, préparez-vous déjà des forfaits en ce sens?

SP : Nous avons prévu monter des forfaits sur plusieurs de nos nouvelles destinations, à commencer par le Maroc, dont les Québécois raffolent de plus en plus. La présence sur place de chaînes hôtelières avec lesquelles nous travaillons déjà nous facilitera la tâche à ce niveau, et nous avons déjà des plans pour Agadir, mais aussi pour Dakar et Tirana.

 

PV : Depuis quelques années, on voit que Toronto prend de plus de place dans votre offre. Comptez-vous continuer à accroître votre présence à Pearson, et envisagez-vous de faire de même dans d’autres grands centres au pays?

SP : Montréal et Toronto sont nos deux grandes bases et ça devrait rester comme ça encore longtemps. Pour l’heure, nous nous concentrons sur l’Est du pays et nous n’avons pas prévu, à court terme, de prendre de l’expansion dans l’Ouest – à moins que se présente une opportunité qu’on pourrait difficilement refuser.

 

PV : À cet égard, est-ce que votre entente avec Porter vous permet d’alimenter suffisamment ces deux bases principales?

SP : En effet, Porter alimente de plus en plus Montréal et Toronto en y dirigeant les passagers d’un peu partout au pays. Notre coentreprise fonctionne très bien et son achalandage a augmenté de façon significative, avec une hausse des revenus de 40 % au cours de la dernière année, par rapport à l’année précédente.

De plus en plus de passagers se familiarisent avec ce service, et à mesure qu’ils voient que les connexions sont fluides et que les bagages suivent, ils l’adoptent. Nous devons encore travailler certains aspects, comme les communications et le marketing, mais c’est prometteur.

Cette année, nous allons par ailleurs franchir une belle étape, alors que nous allons commencer à vendre des forfaits Transat opérés par des vols Porter. C’est la phase trois de notre collaboration, qui devrait être mise en œuvre à l’hiver 2026-2027 mais avec une mise en vente au printemps de cette année.

 

PV : Enfin, vous avez récemment augmenté les dessertes au départ de plus petits marchés, au Québec et dans les Maritimes. Quelle place occupent-ils dans votre stratégie?

SP : Les petits marchés forment un autre volet de notre expansion. La ville de Québec a une place importante pour Air Transat pour des raisons historiques, car l’entreprise a été fondée au Québec et la clientèle de ce marché nous apprécie particulièrement. Nous sommes d’ailleurs le seul transporteur au pays à le relier à l’Europe en vols directs. Nous y avons récemment augmenté notre volume sur la Guadeloupe et la Martinique et l’été prochain, nous lancerons de nouveaux vols directs sur Nantes et Marseille.

En dehors du Québec, nous avons également investi dans d’autres aéroports secondaires comme Ottawa, mais aussi Charlottetown (Île-du-Prince-Édouard) et Fredericton (Nouveau-Brunswick), deux nouveautés de cet hiver.

Cela dit, nous sommes parfois limités dans notre expansion en raison de l’absence de services frontaliers dans certains aéroports. C’est le cas à Bagotville et Val d’Or par exemple, où le vol de retour doit faire escale à Montréal ou Québec pour dédouaner les passagers, avant de poursuivre sa route vers sa destination finale.

Tout ça coûte plus cher et nécessite une coordination opérationnelle plus forte. Nous n’excluons pas de desservir un jour ces destinations, mais leur réalité complique l’équation. Et pour l’instant, nous avons amplement de quoi nous occuper ailleurs!