Un affrontement États-Unis–Cuba pourrait placer le Canada « dans un étau »

Deux anciens ambassadeurs du Canada à Cuba analysent les scénarios qui suivraient une intervention états-unienne armée à Cuba.


Alors que le Canada avertit les voyageurs de pénuries alimentaires et de coupures d’électricité à Cuba, des experts affirment qu’une intervention des États-Unis visant à renverser la direction communiste de l’île placerait Ottawa dans une position bien plus délicate que lors de l’intervention armée états-unienne au Venezuela.

Deux anciens ambassadeurs disent avoir la certitude qu’Affaires mondiales Canada prépare des plans d’urgence pour réagir aux différentes façons dont Washington pourrait intervenir à Cuba. Ils ajoutent que la réponse du Canada pourrait être influencée par la nécessité pour Ottawa d’obtenir un nouvel accord commercial avec les États-Unis.

« Le Canada, plus que probablement tout autre pays, est pris dans un étau », affirme Mark Entwistle, ambassadeur du Canada à La Havane de 1993 à 1997.

Depuis plus d’un an, Affaires mondiales Canada avertit les voyageurs de « pénuries de biens essentiels, dont des aliments, des médicaments et du carburant » dans la majeure partie de Cuba. Jusqu’à la mi-janvier, le ministère exemptait certains grands centres de villégiature de cet avertissement. Il a également indiqué sur les réseaux sociaux que Cuba fait face à des pannes d’électricité tournantes depuis octobre 2024.

 

Cuba dans le collimateur

Mais depuis que Trump a ordonné un raid militaire sur la capitale vénézuélienne plus tôt ce mois-ci, les inquiétudes montent. Car cette opération est survenue après que Washington ait publié une nouvelle stratégie de sécurité nationale appelant les États-Unis à exercer un contrôle beaucoup plus strict sur l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud.

Certains membres de l’administration Trump, comme le secrétaire d’État Marco Rubio, réclament depuis longtemps un changement de régime à Cuba, où le gouvernement communiste fait face depuis des décennies à de fortes sanctions états-uniennes. Après la capture de Maduro, Rubio a averti que le gouvernement cubain devrait s’inquiéter de ce que les États-Unis pourraient faire ensuite.

« Il est tout à fait possible que les États-Unis prennent des mesures encore plus drastiques pour tenter d’abattre Cuba tant qu’ils le peuvent », estime Mark Entwistle, évoquant notamment la possibilité d’un blocus naval qui pourrait enfreindre le droit international.

« Je crois qu’à Washington, ils sont désormais convaincus que la fin est proche, que les Cubains ne pourraient pas survivre à la coupure de l’approvisionnement pétrolier vénézuélien », ajoute-t-il. « Mais les Cubains ont une capacité remarquable à survivre. »

 

Comment réagir?

Mark Entwistle estime que le Canada devrait tenir compte de l’état des négociations commerciales continentales avant de décider comment réagir à une « agression significative » des États-Unis à Cuba. Ottawa envisagerait probablement d’envoyer de l’aide humanitaire.

Dans un entretien donné depuis La Havane, l’historienne Karen Dubinsky, de l’Université Queen’s, indique quant à elle que les pannes durent de huit à dix heures et que les habitants y voient un lien direct avec les restrictions états-uniennes visant le pétrole vénézuélien.

« Je viens ici depuis de nombreuses années, des décennies, et je n’ai jamais vu les gens aussi découragés à La Havane », dit Karen Dubinsky. « Les actions des États-Unis au Venezuela ont eu un immense impact ici. »

L’historienne étudie les liens entre Canadiens et Cubains, ainsi que la politique de la musique à Cuba. Elle affirme que le public du festival de jazz en cours se compose principalement d’étrangers, plutôt que du mélange habituel de touristes et de locaux assistant ensemble aux spectacles.

« Ce sens de communauté que la culture a toujours créé ici, qui rassemblait étrangers et Cubains, devient de plus en plus difficile à maintenir, parce qu’il y a tellement d’autres problèmes urgents, comme l’épicerie et l’électricité », dit-elle.

Karen Dubinsky souligne que le Canada est un partenaire majeur de Cuba en matière de commerce, de développement, d’éducation et d’échanges culturels. Elle affirme que les Cubains avec qui elle parle veulent maintenir ces relations établies depuis des décennies, peu importe ce que feront les États-Unis.

« Peu importe ce qu’on pense du gouvernement cubain… je dirais aux Canadiens : ne perdez pas de vue qui souffre d’un blocus. Ne perdez pas de vue qui souffre vraiment de ces coupures d’électricité constantes et de la tension liée à l’incertitude permanente », dit-elle.

 

Encore des tarifs trumpiens

Jeudi soir, Trump a signé un décret imposant des tarifs sur tout produit provenant de pays qui vendent ou fournissent du pétrole à Cuba. La présidente mexicaine Claudia Sheinbaum dit que son gouvernement a temporairement suspendu les livraisons de pétrole vers Cuba, mais affirme qu’il s’agissait d’une « décision souveraine », non pas d’une mesure prise sous pression états-unienne.

Trump a forcé le Mexique à se distancer du gouvernement cubain et affirme que le gouvernement de l’île est prêt à tomber.

Matthew Levin, ambassadeur du Canada à Cuba de 2010 à 2013, juge improbable que le gouvernement cubain s’effondre, car la population est habituée à la pénurie.

Mais l’île est une destination majeure pour les touristes canadiens, qui pourraient nécessiter l’aide consulaire d’Ottawa si les infrastructures venaient à s’effondrer ou si des violences généralisées éclataient.

 

Affaires mondiales Canada sur le qui-vive?

« Je suis sûr que les services consulaires d’Affaires mondiales Canada préparent des scénarios, et je suis sûr qu’ils sont en contact avec les voyagistes responsables de la majorité des Canadiens qui se rendent à Cuba », estime Matthew Levin.

Selon lui, même si une intervention états-unienne aurait peu de chances d’affecter directement les centres de villégiature, les pénuries de nourriture et de carburant ont déjà des conséquences, malgré les efforts du gouvernement cubain pour protéger l’industrie touristique lucrative.

Il soutient que Cuba possède « un mécanisme de gouvernance très cohérent et assez hermétique » qui continuerait de fonctionner largement de la même manière même si les États-Unis destituaient le président ou le premier ministre.

Matthew Levin et Mark Entwistle estiment tous deux que Cuba serait affectée par un embargo coupant l’accès au pétrole vénézuélien, mais pourrait toujours s’approvisionner auprès de la Russie et du Mexique.

 

Des liens distincts avec le Canada

Mark Entwistle rappelle que le Canada entretient une relation « profondément différente » avec Cuba par rapport aux États-Unis, qui cherchent un changement de régime depuis que Fidel Castro a renversé une dictature appuyée par Washington en 1959.

« Avec le Mexique, nous sommes vraiment les seuls pays de l’hémisphère à avoir maintenu une relation stable et ininterrompue avec les Cubains », dit-il. Le gouvernement canadien qualifie cette politique d’« engagement constructif », permettant les relations commerciales et les échanges personnels dans l’espoir d’encourager la libéralisation politique et économique de Cuba.

Affaires mondiales Canada affirme que le Canada est la deuxième source d’investissement direct à Cuba, en particulier dans les secteurs minier et touristique, qui ne se sont jamais complètement remis du ralentissement pandémique. Cet investissement persiste malgré les sanctions états-uniennes et les restrictions monétaires, souligne Entwistle.

 

Cuba et l’Ukraine

Des députés conservateurs ont demandé au Canada de mettre davantage de pression sur le régime communiste, notamment pour défendre les prisonniers politiques et pour pousser Cuba à cesser d’envoyer des soldats soutenir la Russie dans la guerre en Ukraine. Le député conservateur Garnett Genuis a qualifié Cuba de « menace pour la sécurité régionale et mondiale ».

Mark Entwistle ajoute que le secteur privé en expansion à Cuba remet en question l’idéologie égalitariste du pays, puisque les élites disposant d’argent peuvent accéder à des biens introuvables pour la majorité de la population.

« Ce que nous voyons à Cuba, c’est une fragmentation et une segmentation croissantes de la société, ce qui accentue la pression sur le fondement même de la révolution », explique-t-il.

L’ancien ambassadeur pense donc que le Canada pourrait un jour aider Cuba à évoluer vers un modèle social-démocrate similaire à celui de certains pays européens.

« Il existe pour Cuba un avenir différent d’un simple scénario d’effondrement, de désespoir et d’anarchie. Et je pense qu’il est dans l’intérêt du Canada, en tant que leader dans les Amériques, de tout faire pour éviter que ce scénario sombre ne se réalise », conclut-il.