Au-delà des vies humaines fauchées et des impacts sur les populations visées, la guerre en Iran fait aussi d’autres victimes, culturelles celles-là, et qui entraînent des impacts sociaux.
Les frappes états-uniennes et israéliennes sur l’Iran ont endommagé au moins quatre sites culturels et historiques, dont des palais et une mosquée ancienne, suscitant l’alarme quant à l’impact de l’escalade du conflit sur des monuments protégés essentiels à l’identité iranienne et à l’histoire mondiale.
La rapidité et l’ampleur des dommages préoccupent tellement l’Iran et le Liban qu’ils ont demandé la semaine dernière à l’agence culturelle des Nations Unies, l’UNESCO, d’ajouter davantage de sites à sa liste de protection renforcée.
L’UNESCO a confirmé avoir vérifié des dommages au somptueux palais Golestan, datant de l’époque qajar, à Téhéran, ainsi qu’au palais du XVIIe siècle de Chehel Sotoun et à la Mosquée du Vendredi (Masjed-e Jāme), la plus ancienne du pays, toutes deux situées à Ispahan.
Des dommages ont également été constatés dans des bâtiments proches de la vallée de Khorramabad, qui comprend cinq grottes préhistoriques et un abri sous roche témoignant d’une présence humaine remontant à 63 000 av. J.-C.
Au palais Golestan, des vidéos de l’Associated Press montrent que des éclats de verre provenant des plafonds en miroir recouvraient les sols, aux côtés d’arcades brisées, de fenêtres soufflées et de moulures endommagées éparpillées sous les murs de mosaïque de verre.
Des coordonnées fournies pour limiter les dégâts
L’UNESCO a indiqué avoir fourni à toutes les parties au conflit les coordonnées géographiques des sites patrimoniaux à l’avance, « afin de prendre toutes les précautions possibles pour éviter les dommages ».
L’impact sur les sites culturels ne se limite pas à l’Iran et s’est fait sentir à travers le Moyen-Orient et au-delà. L’UNESCO suit également les dommages infligés à la Ville blanche en Israël, à Tyr au Liban et dans d’autres endroits.
Les dommages collatéraux à ce type de lieux font partie du paysage des conflits depuis des décennies, notamment dans les guerres entre la Russie et l’Ukraine ou entre Israël et le Hamas, au cours desquelles des dizaines de sites ont été endommagés ou détruits.
« Ce qui se passe est évident pour tous : dans ces conflits de plus en plus modernes, ce sont les civils qui paient le prix, ce sont les infrastructures civiles qui paient le prix, et nous avons tous vu la destruction d’un patrimoine historique inestimable », a déclaré cette semaine le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric.
Dommages au patrimoine
Les défenseurs des droits humains partagent ce constat et avertissent que la guerre en Iran bouleverse aussi les institutions et les lieux historiques sur lesquels les communautés s’appuient.
« Cela nuit aux civils, car cela endommage ou détruit une partie de leur histoire, qui peut être significative à la fois pour le monde et pour une région ou une communauté en particulier », explique Bonnie Docherty, chercheuse chez Human Rights Watch. « Cela sape l’identité collective d’une communauté locale, qui est souvent essentielle pour rassembler les gens. »
Arash Azizi, qui a grandi en Iran avant de s’installer aux États-Unis à l’âge adulte, raconte que, puisque sa famille n’avait pas les moyens de voyager à l’étranger lorsqu’il était enfant, ils visitaient des sites historiques dans tout le pays. C’est ainsi, dit-il, qu’il a appris son identité culturelle et son histoire.
« À une époque où des écoliers sont tués, où des vies humaines sont en jeu et où tout est très grave, certaines personnes pourraient se dire : “Qu’est-ce que quelques carreaux cassés ou vitres brisées ?” » dit ce New-Yorkais de 38 ans.
« Je pense que c’est une mauvaise façon de voir les choses, ajoute-t-il. Nous avons besoin d’un contexte culturel. Nous devons savoir qui nous sommes, d’où nous venons et ce que tout cela signifie. »
Des sites endommagés profondément personnels
Pour Shabnam Emdadi, Iranienne-États-Unienne de 35 ans vivant aussi à New York, les dommages causés au palais safavide de Chehel Sotoun, à Ispahan, sont profondément personnels. Elle s’y était rendue avec son père quelques années avant son décès.
« Ces voyages en Iran avec lui sont mes souvenirs les plus précieux, ceux où je l’ai vu le plus heureux, là où il se sentait chez lui et vivant, et je ne les oublierai jamais », confie Emdadi. « C’est pourquoi, chaque jour, en voyant les dégâts infligés à ces sites qui sont le cœur de mes souvenirs, j’ai l’impression de perdre aussi une part de lui. »
On ignorait si les dommages avaient été causés par des frappes états-uniennes ou israéliennes. Le Pentagone n’a pas fait de commentaire. Les Forces de défense israéliennes ont affirmé « ne pas connaître » les allégations de dommages à des sites de l’UNESCO.
Une organisation à but non lucratif a souligné les propos récemment tenus par le secrétaire états-unien à la Défense, Pete Hegseth, selon lesquels la stratégie états-unienne dans le conflit n’inclurait pas « des règles d’engagement stupides ».
« C’est une déclaration extrêmement importante, car ce sont ces règles d’engagement qui incarnent le droit international humanitaire », explique Patty Gerstenblith, présidente du Comité américain du Bouclier Bleu, une organisation internationale dédiée à la protection du patrimoine en période de conflit, de catastrophe et de crise.
« Elles ne concernent pas seulement la protection du patrimoine culturel, mais aussi celle de toutes les populations et structures civiles, y compris les hôpitaux, les écoles, etc. », poursuit-elle.
Protections de l’UNESCO
Les sites touchés font partie des près de 30 sites iraniens placés sous protection spéciale dans le cadre de la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Chaque année, le Comité du patrimoine mondial de l’agence désigne des sites « d’une valeur universelle exceptionnelle » et intervient lorsque ceux-ci sont menacés de destruction ou de dommages. Le programme fournit aux pays une assistance technique et une formation professionnelle pour préserver ces sites.
L’administration Trump a annoncé en juillet dernier qu’elle se retirerait une nouvelle fois de l’UNESCO, alors qu’elle prend ses distances avec certaines organisations internationales.
La Maison-Blanche a invoqué des préoccupations similaires à celles de 2018, affirmant que la participation des États-Unis ne sert pas leurs intérêts nationaux et accusant l’agence de promouvoir des discours anti-Israël. La décision ne prendra effet qu’en décembre.
La journaliste de l’Associated Press Giovanna Dell’Orto à Minneapolis a contribué à cet article.