Un successeur bilingue à la tête d’Air Canada?

Avant Calin Rovinescu, prédécesseur bilingue de Michael Rousseau, le transporteur a été dirigé par une succession de PDG états-uniens.


L’annonce du départ à la retraite de Michael Rousseau laisse Air Canada en quête d’un remplaçant à un moment où la compagnie aérienne doit composer avec la flambée des prix du carburant et une baisse persistante des voyages transfrontaliers.

Elle survient aussi après une demi-décennie marquée par les obstacles liés à la pandémie ainsi que par des réussites financières sous la direction d’un PDG reconnu davantage pour sa maîtrise des finances que pour son sens des relations communautaires.

Le président et chef de la direction d’Air Canada, Michael Rousseau, a annoncé hier qu’il quittera la compagnie plus tard cette année, après avoir été vivement critiqué la semaine dernière pour ne pas avoir livré en français un message de condoléances à la suite de l’accident aérien qui a coûté la vie à deux pilotes d’Air Canada Express, dont un Québécois.

Michael Rousseau a indiqué au conseil d’administration qu’il démissionnera avant octobre. Il devrait continuer à diriger le plus grand transporteur aérien du pays et siéger à son conseil jusqu’à son départ.

 

Recrue bilingue recherchée

Après sa vidéo de quatre minutes diffusée en ligne, qui ne contenait que deux mots en français : « bonjour » et « merci », Michael Rousseau, 68 ans, a essuyé les critiques de toutes parts.

Le premier ministre Mark Carney a lui-même déclaré la semaine dernière que diffuser un message uniquement en anglais démontrait « un manque de jugement et un manque de compassion ».

« Il est essentiel que le prochain PDG d’Air Canada soit bilingue », a-t-il affirmé lundi aux journalistes. « C’est la bonne décision au bon moment », a-t-il ajouté, précisant que Michael Rousseau avait été « un gestionnaire efficace de la compagnie aérienne ».

Le premier ministre du Québec, François Legault, a qualifié la vidéo d’irrespectueuse envers les employés de la compagnie et sa clientèle francophone. L’Assemblée nationale du Québec a d’ailleurs voté jeudi, à une large majorité, une motion réclamant la démission de Rousseau.

Mercredi dernier encore, Air Canada soutenait que le président du transporteur n’avait pas l’intention de quitter son poste.

Michael Rousseau s’est néanmoins excusé pour ses lacunes linguistiques le lendemain, affirmant qu’il était « profondément attristé que son incapacité à parler français ait détourné l’attention du profond chagrin des familles et de la grande résilience des employés d’Air Canada ».

La compagnie aérienne affirme que Michael Rousseau a suivi environ 350 heures de cours de français et consacré 250 autres heures à des exercices pratiques pour améliorer ses compétences.

 

Une succession de dirigeants anglos

Avant Calin Rovinescu, prédécesseur de Michael Rousseau, une succession de PDG d’Air Canada – Montie Brewer, Robert Milton, Lamar Durrett et Hollis Harris – provenaient tous du milieu de l’aviation états-unienne et parlaient principalement anglais.

L’annonce de la démission de Michael Rousseau survient le même jour où Air Canada a déposé des documents révélant que le chef de la direction a reçu une prime de 2,8 millions de dollars pour 2025, une hausse de 43 % par rapport à l’année précédente, portant sa rémunération totale à 13,1 millions, comparativement à 12,4 millions en 2024.

Même si elle avait lancé une « recherche mondiale externe » de candidats potentiels en janvier, la plus grande compagnie aérienne du pays se retrouve maintenant pressée d’embaucher un nouveau dirigeant. Et le bassin pourrait avoir considérablement rétréci en raison du critère exigeant la « capacité de communiquer en français », même imparfaitement.

« Air Canada devrait chercher quelqu’un qui est parfaitement bilingue, ce qui exclut les États-Unis – mais ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose », affirme Richard Leblanc, professeur de gouvernance, de droit et d’éthique à l’Université York.

 

Se démarquer des États-Unis

Recruter un dirigeant sensible aux particularités linguistiques et culturelles du pays pourrait être avantageux, surtout que le Canada cherche à se distancier de son voisin du sud.

« Cette volonté d’autonomie devrait aussi s’appliquer aux dirigeants », estime Richard Leblanc. « Je le vois avec les administrateurs et les PDG états-uniens dans les conseils d’administration canadiens. La culture, les dynamiques, le contexte, ça ne suit pas. »

Jacques Roy, professeur retraité de gestion du transport à HEC Montréal, souligne que le rôle d’un PDG dépasse la stratégie et la comptabilité, puisqu’il incarne la compagnie et influence la manière dont les consommateurs et les gouvernements perçoivent la marque.

Michael Rousseau avait tendance à éviter les projecteurs, apparaissant rarement dans des panels de l’industrie et ayant tenu seulement quelques conférences de presse en cinq ans.

« Le dirigeant d’Air Canada, comme de toute grande entreprise dans un contexte semblable, doit être sensible à cet environnement et être capable de gérer l’ensemble des parties prenantes; de toute évidence, il n’était pas à la hauteur », estime Jacques Roy.

 

Huit ans aux commandes

Michael Rousseau a été nommé PDG d’Air Canada en février 2021 après avoir été chef de la direction adjoint et chef des finances. Il avait pris les rênes des finances en 2007, au début de la crise financière, supervisant les comptes alors que la demande pour les voyages chutait en pleine Grande Récession.

Le dirigeant est largement reconnu pour avoir contribué à transformer la trajectoire financière d’Air Canada, en augmentant sa marge bénéficiaire, le cours de son action et en rétablissant son régime de retraite, passé d’un déficit de 3,7 milliards en 2013 à un excédent de 2,6 milliards en 2019.

Le président du conseil, Vagn Sorensen, a remercié Michael Rousseau pour ses contributions. « Nous lui sommes reconnaissants pour son leadership déterminé, non seulement pour avoir guidé notre compagnie durant la crise financière de 2007-2008, la COVID et d’autres défis, mais aussi pour avoir saisi des occasions comme l’acquisition d’Aeroplan, le redressement de la solvabilité de nos régimes de retraite et la progression des priorités axées sur la clientèle et le bien-être des employés », a-t-il dit dans un communiqué.

 

Plusieurs écueils subsistent

Cependant, son bilan du côté du service à la clientèle et, plus récemment, la valeur boursière de la compagnie, reste inférieur à celui de certains concurrents.

La ponctualité d’Air Canada demeure relativement mauvaise : la compagnie s’est classée neuvième parmi les dix grands transporteurs nord-américains l’an dernier, selon les données de Cirium, un service de suivi du secteur aérien.

Son action, qui tourne autour de 17,50 $, reste un tiers en dessous de sa valeur d’il y a cinq ans, en pleine pandémie. Et elle demeure loin de son sommet de janvier 2020, lorsqu’elle avait dépassé les 52 $. Pendant ce temps, d’autres transporteurs affichent en moyenne un prix d’action comparable à celui qu’ils avaient au début de 2021, selon l’indice des compagnies aériennes passagers du S&P 500.

Les relations du PDG avec la communauté francophone du Québec – le Commissariat aux langues officielles avait reçu 2 195 plaintes concernant la vidéo de Rousseau vendredi dernier – mais aussi avec les syndicats, ont été inégales.

La compagnie aérienne a annulé des milliers de vols en août 2025 lors d’une grève de trois jours des agents de bord, qui ont refusé d’obéir à une directive fédérale leur ordonnant de reprendre le travail, prenant Michael Rousseau par surprise.

La controverse autour de la vidéo de condoléances n’était pas non plus la première fois que son manque de français lui causait des ennuis.

Après un discours en 2021 livré presque entièrement en anglais devant la Chambre de commerce de Montréal, il avait affirmé aux journalistes qu’il n’avait pas besoin d’apprendre le français pour vivre à Montréal, des commentaires qui avaient déclenché un tollé et pour lesquels il s’était excusé dès le lendemain. Michael Rousseau avait promis à l’époque d’améliorer son français.

 

Un statut officiellement bilingue

En tant qu’ancienne société d’État fédérale, Air Canada est assujettie à la Loi sur les langues officielles, qui exige qu’elle offre des services en français sur les liaisons incluant des aéroports en Ontario, au Québec et au Nouveau-Brunswick.

Le vol d’Air Canada Express qui s’est écrasé effectuait la liaison entre Montréal et l’aéroport LaGuardia de New York, et nombre de passagers et membres d’équipage – dont Antoine Forest, l’un des deux pilotes décédés – étaient des Canadiens francophones.

Antoine Forest et l’autre pilote, Mackenzie Gunther, sont morts lorsque leur appareil est entré en collision avec un camion de pompiers sur la piste de LaGuardia.