Le prolongement de la guerre en Iran agrave une situation déjà précaire alors que les réserves stratégiques s’épuisent et menacent notamment l’industrie touristique.
Les premières lignes de défense de l’Asie contre les chocs énergétiques provoqués par la guerre en Iran s’épuisent, et une deuxième vague d’impacts, plus lourde de conséquences, commence à se faire sentir.
Au début du conflit, les gouvernements se sont précipités pour réagir à la fermeture du détroit d’Ormuz, une voie de passage essentielle pour l’énergie destinée à l’Asie. Ils ont dû faire des choix difficiles : économiser l’électricité au risque de ralentir l’activité économique, privilégier le gaz pour les ménages au détriment de la production d’engrais, et puiser dans les réserves stratégiques pour un répit temporaire.
Mais ces mesures reposaient sur l’hypothèse d’une guerre brève et d’un retour rapide des flux énergétiques. Rien de tout cela ne s’est produit. Sans perspective claire de fin de conflit, la crise énergétique se propage désormais dans les économies.
Hausse marquée dans l’aérien
Le coût des billets d’avion, les tarifs du transport maritime et les factures de services publics augmentent, menaçant la croissance. Environ 8,8 millions de personnes risquent de basculer dans la pauvreté et le conflit pourrait entraîner 299 milliards de dollars de pertes économiques dans la région Asie-Pacifique, selon le Programme des Nations unies pour le développement.
« Les pays avec le moins de ressources pour réagir, ou les consommateurs qui peuvent le moins se permettre de payer, sont ceux qui ressentent tout les premiers », indique Samantha Gross, du groupe de réflexion américain Brookings Institution.
Les gouvernements asiatiques ont élaboré leurs budgets en partant du principe que le prix du pétrole se maintiendrait autour de 70 dollars le baril. Les subventions permettaient de stabiliser les prix du carburant. Mais la guerre a propulsé le Brent jusqu’à environ 120 dollars le baril.
Les autorités se retrouvent maintenant face à un choix brutal : maintenir ces subventions coûteuses au risque de déséquilibrer les finances publiques, ou les réduire et faire porter la hausse des coûts sur les consommateurs, avec le risque de provoquer une réaction populaire, explique Ahmad Rafdi Endut, analyste énergétique indépendant basé à Kuala Lumpur.
Une deuxième vague d’impacts
En Inde, les premières mesures visant à rediriger les approvisionnements vers le gaz de cuisson pour environ 330 millions de foyers ont réduit les volumes disponibles pour les usines d’engrais. La flambée des prix des engrais et les prévisions de faibles pluies en année El Niño inquiètent le premier exportateur mondial de riz.
L’Inde a jusqu’ici protégé ses 1,4 milliard d’habitants grâce aux subventions, mais dimanche, le premier ministre Narendra Modi a exhorté les citoyens à acheter local et à réduire leurs voyages à l’étranger pour économiser des devises.
Il a aussi encouragé le télétravail, l’utilisation des transports en commun pour réduire la consommation de carburant, et demandé aux agriculteurs de diviser par deux leur usage d’engrais.
Aux Philippines, la semaine de travail a été ramenée à quatre jours pour économiser du carburant. Le gouvernement a également instauré des subventions ciblées pour les ménages les plus modestes. Mais Fitch Ratings souligne que la majorité des consommateurs paient malgré tout plus cher leur énergie, ce qui ralentit l’activité dans des villes comme Manille.
L’Asie du Sud-Est dans le rouge
La Thaïlande a abandonné son plafonnement du prix du diesel moins d’un mois après le début du conflit, ses subventions ayant été épuisées. Elle coupe maintenant dans d’autres postes de dépenses pour absorber les prix plus élevés du pétrole tout en tentant de garder le contrôle de son budget.
Le Vietnam a prolongé la suspension des taxes sur le carburant pour atténuer la pression sur les prix domestiques. Les pénuries de carburant aviation ont entraîné des réductions de vols. Comme le tourisme représente près de 8 % du PIB vietnamien, l’impact se répercute sur toute l’économie.
« Les affaires ne sont pas bonnes en ce moment », a déclaré le guide touristique hanoïen Nguyen Manh Thang. « Il y a déjà moins de touristes. »
Les pénuries de carburant obligent des pays en difficulté financière, comme le Pakistan et le Bangladesh, à acheter leur pétrole et leur gaz aux prix du marché, souvent plus élevés et plus volatils que les contrats à long terme. Cela augmente les coûts d’importation et accentue la pression sur leurs réserves de devises déjà limitées.
Les gouvernements peuvent maintenir des subventions coûteuses en réduisant les dépenses dans d’autres priorités comme le bien-être social, ou emprunter davantage au risque d’alimenter l’inflation, explique Endut à Kuala Lumpur. À l’inverse, ils peuvent réduire ces subventions et transférer les coûts élevés aux consommateurs, ce qui risque d’attiser la colère électorale.
Une fois les subventions épuisées et l’inflation enclenchée, les pays pourraient se retrouver face à ce qu’il décrit comme une « bombe à retardement budgétaire ».
Pas de répit immédiat
La fin de la guerre n’apportera pas un soulagement instantané à l’Asie. Le commerce mondial du pétrole et du gaz ne repartira pas immédiatement, et redémarrer la production prendra du temps, explique Gross, de la Brookings Institution.
Réparer les infrastructures endommagées, remettre en marche les installations et transporter l’énergie du Moyen-Orient vers les marchés finaux prendra des semaines, voire des mois.
L’Europe ressentira un impact similaire à celui de l’Asie, mais avec environ quatre semaines de décalage, selon les experts.
Les États-Uniens sont eux aussi touchés par la hausse du prix de l’essence, mais l’Asie du Sud-Est est pour l’instant « le point de douleur le plus aigu », estime Henning Gloystein, du cabinet de conseil Eurasia Group. « Cette pénurie de carburant va empirer », ajoute-t-il.
L’Afrique aussi touchée
En Afrique, la hausse des coûts de l’énergie et des importations pèse également lourd sur les budgets, creuse les déficits et fait grimper l’inflation. La guerre affecte aussi l’Amérique latine et les Caraïbes, où la croissance devrait légèrement ralentir.
Les perturbations complexes au sein des chaînes d’approvisionnement mondiales continueront d’avoir des effets plus larges, avertit Ted Krantz, directeur général de l’entreprise de gestion des risques logistiques Interos.ai.
La crise met en lumière la fragilité de la classe moyenne émergente de l’Asie, observe Maria Monica Wihardja, de l’Institut ISEAS-Yusof Ishak à Singapour, alors que beaucoup risquent de replonger dans la pauvreté.
Selon elle, le choc énergétique va remodeler les économies d’Asie du Sud-Est à long terme, modifiant les marchés du travail et la manière dont les pays planifient les futures crises énergétiques.
Les États débattent déjà de solutions de long terme, comme la diversification des fournisseurs de combustibles fossiles, le développement du nucléaire ou des énergies renouvelables comme le solaire.
La guerre place le risque géopolitique au centre des perspectives économiques de l’Asie du Sud-Est et ralentit directement la croissance régionale, souligne Albert Park, de la Banque asiatique de développement. « Plus cela dure, plus ces effets négatifs s’amplifieront », conclut-il.