Dernier vol pour John « Janos » Acs, ancien de Sabena

Ce représentant des ventes de l’ex-compagnie aérienne belge est décédé le 20 octobre à l’âge de 88 ans.


« C’est avec une grande tristesse que je vous informe du décès de John (Janos) Acs, qui a été représentant des ventes de la compagnie aérienne belge Sabena pendant de nombreuses années », rapportait vendredi dernier Patrice Malacort, directeur général, Canada chez Aviajet, et ancien directeur des ventes du transporteur belge au pays.

Né à Budapest, en Hongrie, Janos Acs est arrivé au Canada en 1957. « Il a toujours éprouvé une grande reconnaissance pour la vie qu’il a pu y bâtir et pour tout ce que le Canada représentait à ses yeux », lit-on dans sa courte bio funéraire.

Passionné de ski, de tennis et de pâtisserie, il a travaillé dans le secteur aérien et comme agent de voyages. Son plus grand bonheur était de parcourir le monde et d’organiser, pendant 43 ans, des voyages de ski en Europe, notamment aux Trois-Vallées.

« On se souviendra de son rire, de son sourire et de son amitié, poursuit-on dans sa bio. Il a marqué la vie d’innombrables personnes et sa disparition laisse un grand vide. »

Avant de joindre Sabena à Montréal en 1965, Jean Acs a vécu toutes sortes de péripéties après avoir quitté la Hongrie de façon rocambolesque, dans la vingtaine, rappelle Patrice Malacort. Le mois dernier, le défunt lui avait d’ailleurs envoyé un texte sur sa vie, comme s’il sentait sa fin approcher.

Parce que son histoire est aussi celle de plusieurs membres de l’industrie du voyage, arrivés ici en tant qu’immigrants ou réfugiés, voici quelques extraits du récit de la vie de John Acs.

John Acs, quatrième à droite sur cette photo, est flanqué de Patrice Malacort, à l’époque de SABENA.

 

De la révolution à la fuite

« Jusqu’en 1956, il ne se passait pas grand-chose en Hongrie. Pour ma part, j’étais occupé à regarder l’équipe hongroise de football conquérir le monde.

Grâce aux relations de mon père, j’ai obtenu un poste d’apprenti dans la pâtisserie la plus célèbre de Budapest. J’y suis resté trois mois, jusqu’à ce que la révolution éclate.

J’ai mis beaucoup de temps à me décider à quitter la Hongrie. Je suis parti en décembre et j’ai tenté à trois reprises de franchir la frontière autrichienne : deux fois, on m’a refoulé, et une fois, je me suis fait prendre.

La frontière yougoslave était ouverte : c’était ma seule option. En janvier 1957, j’ai pris un autobus jusqu’à Pécs, près de la frontière. Mon père avait demandé à un distributeur de bière de me cacher dans un tonneau vide, à l’intérieur de son camion, puis de me déposer près de la frontière.

De là, j’ai marché plusieurs kilomètres en direction de la Yougoslavie. J’ai traversé un marécage et je suis tombé au moins deux fois dans l’eau glacée, jusqu’aux genoux. Je voulais attendre la tombée de la nuit pour franchir la frontière, mais j’avais trop froid pour patienter.

Au moment où j’ai traversé, deux gardes m’ont aperçu. Ils se trouvaient à une centaine de mètres et ont ouvert le feu. J’ai d’abord cru qu’ils voulaient simplement m’effrayer, mais lorsque les balles ont frappé la neige à côté de moi, je me suis enfoui dans un banc de neige.

Ils ont essayé de me ramener en Hongrie, mais j’ai compris qu’ils craignaient l’arrivée de gardes-frontières yougoslaves, puisque je me trouvais déjà en territoire yougoslave. Je leur ai donné presque tout mon argent et une montre, et ils m’ont laissé partir.

La police locale m’a fait monter dans un train avec d’autres réfugiés récemment arrivés, en direction de Zagreb. De là, j’ai été envoyé à Gerovo, une petite ville de montagne près de la frontière italienne.

Le camp comptait environ un millier de jeunes hommes. Les conditions étaient terribles. Je suis encore fier de moi : j’étais un enfant gâté, mais je n’ai pas abandonné et je ne suis pas rentré chez moi. »

 

Cap sur l’Amérique

« Après trois mois, une délégation belge est arrivée pour sélectionner de 20 à 25 réfugiés. J’étais le seul à parler français et, après avoir traduit les propos des candidats, on m’a proposé de faire partie du groupe. J’ai consulté mon père, qui m’a fortement déconseillé d’accepter, il disait que les Belges m’enverraient travailler dans une mine au Congo.

Puis, la délégation française est arrivée. Là encore, mon père m’a dit de ne pas partir avec elle, car les Français m’enverraient dans la Légion étrangère.

En juin, les Canadiens sont enfin arrivés. Les réfugiés retenus sont montés dans un train à destination du Havre, puis ont embarqué sur un navire. Nous sommes arrivés à Québec en juin 1957.

À bord du bateau, j’ai rencontré des gens qui étaient partis en France. Ils avaient séjourné à Paris dans de bonnes conditions, apprenant le français et profitant de la vie.

Mon oncle, qui était arrivé au Canada quelques années auparavant avec sa femme et sa fille, s’est porté garant de moi. Il m’attendait sur le quai, à Québec, et m’a conduit à leur appartement de Montréal. Il possédait un café où sa femme et lui travaillaient jour et nuit.

Quelques jours après mon arrivée, le jour de la Saint-Jean-Baptiste, il m’a installé à un kiosque au coin des rues Côte-des-Neiges et Sherbrooke, où je vendais des boissons gazeuses aux spectateurs du défilé. Il m’a également trouvé mon deuxième emploi. »

 

Des débuts modestes

« J’ai obtenu mon premier véritable emploi grâce à une petite annonce dans un journal. Je travaillais pour une entreprise de fabrication de jupes. Mon salaire horaire était de 0,75 $, avec une rémunération des heures supplémentaires à taux et demi. J’ai rapidement calculé que je gagnais un peu plus que ce que mon père touchait comme directeur à Budapest.

Je louais une chambre dans une pension du centre-ville. Elle me coûtait 18 $ par semaine, déjeuner et dîner compris.

Après quelque temps, j’ai trouvé un emploi d’aide-pâtissier, rémunéré 0,85 $ l’heure. Puis, j’ai changé fréquemment d’emploi, travaillant dans des pâtisseries réputées où je perfectionnais mon métier. »

 

Une parenthèse floridienne

« Après mon deuxième hiver, j’ai décidé que Montréal était une ville pour les Esquimaux et j’ai trouvé un bon emploi en Floride. J’étais chef pâtissier dans un club nautique exclusif de Key Largo, avec un très bon salaire, le logement et les repas fournis.

Malheureusement, cette expérience n’a pas duré longtemps. Les services d’immigration ont fini par me retrouver et, avant d’être expulsé, j’ai pris le premier vol de retour vers Montréal.

J’y ai trouvé un emploi dans une boulangerie polonaise, où j’ai travaillé jusqu’à ma retraite du secteur de la pâtisserie. Mon salaire était bien inférieur à celui que je gagnais en Floride, mais je le complétais par un deuxième emploi : après mon travail à la boulangerie, je conduisais un taxi jusqu’à 23 h. »

 

Le Canada pour de bon

« En 1962, j’ai obtenu la citoyenneté canadienne avec succès. Mon père avait un bon ami en Hongrie dont la fille vivait à Montréal et travaillait pour Sabena, les lignes aériennes belges. C’est par son intermédiaire que j’ai appris que la compagnie cherchait un agent de billetterie parlant français, anglais et hongrois. J’ai posé ma candidature et, à ma grande surprise, j’ai été embauché en 1965, malgré mon manque d’expérience.

Mon travail consistait à accueillir les passagers à leur arrivée, à servir d’interprète pour les Hongrois et, le soir, à aider les passagers au départ. Le premier jour, mon superviseur m’a demandé si je jouais aux échecs, car pendant six heures, il n’y avait rien d’autre à faire.

J’ai découvert par la suite que les employés du service du fret pouvaient quitter le travail à 23 h. Lorsqu’un poste s’est libéré, j’ai posé ma candidature.

Mon patron, Claude, a réagi en se rendant directement auprès du directeur de la station pour lui demander ce qui lui avait bien pris d’embaucher un pâtissier sans aucune expérience. Il a fini par changer d’avis, car j’ai appris rapidement le métier sous sa supervision… »

Et comme on dit en anglais, « the rest is history ».

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Une célébration de la vie de John Acs aura lieu au Résidence funéraire Lakeshore Cardinal (560, chemin du Bord-du-Lac-Lakeshore, Dorval, QC H9S 2B3), le 31 octobre, de 14 h à 16 h. Famille et amis sont invités à s’y réunir.

Plutôt que des fleurs, des dons peuvent être faits à la Fondation de l’Hôpital général du Lakeshore ou à la Société canadienne du cancer.

Profession Voyages offre ses plus sincères condoléances à la famille et aux proches de M. Acs.