C’est la deuxième fois en 5 ans que le fédéral intervient de la sorte; étonnamment, les réactions des transporteurs canadiens sont cependant mitigées.
Le gouvernement fédéral a annoncé lundi un programme de prêts destiné aux compagnies aériennes qui peinent à absorber la flambée du prix du carburant aviation, une mesure qui a suscité des réactions mitigées au sein de l’industrie.
Ce nouveau programme permettra aux transporteurs aériens d’emprunter jusqu’à 150 millions de dollars chacun, alors que les répercussions de la guerre en Iran les contraignent à réduire leurs horaires de vols et à revoir à la baisse leurs prévisions de bénéfices.
La hausse spectaculaire des coûts du carburant exerce une pression considérable sur les bilans financiers des compagnies aériennes, indique le ministre des Finances, François-Philippe Champagne, qui présente cette initiative comme un moyen de garantir aux voyageurs des déplacements « fiables et abordables ».
« En bonifiant les mesures de soutien déjà en place grâce à une aide ciblée et temporaire au secteur aérien canadien, nous contribuons à maintenir la connectivité, à protéger les emplois au Canada et à réduire les pressions sur les voyageurs pendant cette période de coûts élevés du carburant », dit M. Champagne dans un communiqué.
Les compagnies aériennes qui participeront au programme devront s’engager à « acheter canadien », à limiter le versement de dividendes ainsi que la rémunération des dirigeants et à maintenir les emplois existants au pays, a précisé le gouvernement. Ottawa n’a toutefois pas détaillé ce que recouvre exactement l’exigence d’« acheter canadien » dans le cadre de ces prêts.Les modalités de l’aide seront déterminées au cas par cas.
Des réactions mitigées
Les deux plus grandes compagnies aériennes du pays ont toutefois semblé peu enthousiastes, voire opposées à cette mesure.
« Air Canada dispose d’un bilan très solide, conçu en prévision d’événements comme la récente hausse des prix du carburant, et nous sommes en mesure de nous adapter et de gérer cette situation », indique l’entreprise dans un courriel.
Pour sa part, WestJet adopte un ton plus critique. « WestJet s’oppose fermement à la proposition du gouvernement d’accorder des prêts aux compagnies aériennes en raison de la hausse des coûts du carburant, dit la porte-parole du transporteur Jen Booth. Le gouvernement doit choisir entre poursuivre des subventions coûteuses qui faussent le marché ou bâtir un avenir durable pour l’aviation canadienne. »
Celle-ci rappelle qu’Ottawa avait annulé l’an dernier environ 380 millions de dollars de prêts liés à la COVID-19 consentis à Transat A.T. Inc., société mère d’Air Transat.
« Cela a eu pour effet de transformer ces prêts en subventions directes financées par les contribuables au bénéfice de certaines compagnies aériennes », dit-elle.
De leur côté, Transat et Porter Airlines accueillent favorablement l’offre de prêts et qu’elles examineront le programme. Flair Airlines a déclaré gérer la crise actuelle grâce à une planification rigoureuse et à son efficacité opérationnelle.
Quatre mois de blocus
La fermeture du détroit d’Ormuz provoquée par la guerre au Moyen-Orient, désormais entrée dans son quatrième mois, a interrompu près du cinquième de l’approvisionnement mondial en pétrole et fait bondir les prix du carburant aviation.
Conséquence : les bénéfices des grands transporteurs nord-américains devraient diminuer de 3 milliards de dollars américains cette année, soit près du quart de leurs profits, selon les prévisions de l’Association du transport aérien international (IATA).
Même si la demande demeure robuste, les compagnies aériennes canadiennes ont retiré de leurs horaires les vols les moins rentables, augmenté les tarifs bruts et ajouté des suppléments carburant afin de préserver leurs marges bénéficiaires.
Air Canada a ainsi supprimé au moins six liaisons et réduit d’environ 200 millions de dollars ses prévisions de bénéfices ajustés pour l’année. WestJet a annoncé des réductions de capacité qui toucheront près de 6 % de ses vols, soit des centaines de trajets, au cours du mois.
Par ailleurs, les tarifs aller-retour en classe économique entre les villes canadiennes ont augmenté de 17 % à la fin de mai comparativement à la même période l’an dernier, selon le site de recherche de voyages Kayak.
Des mécanismes antichocs
Les grands transporteurs, qui profitent d’une clientèle d’affaires moins sensible aux prix ainsi que de l’attrait des programmes de fidélisation, disposent de plusieurs mécanismes pour absorber les chocs.
« Les coûts du carburant nettement plus élevés constituent un obstacle majeur pour les compagnies aériennes, mais Air Canada s’attend tout de même à compenser de 50 % à 60 % de cette hausse au deuxième trimestre grâce à ses stratégies de couverture et à l’augmentation des tarifs », indique l’analyste de la Banque Nationale Cameron Doerksen dans une note aux investisseurs.
Les politiques de couverture permettent de réduire les risques liés aux fluctuations des prix du carburant en fixant ou plafonnant les coûts d’une partie des achats.
Les transporteurs à bas prix comme Flair Airlines sont généralement plus vulnérables à ces variations que leurs grands concurrents.
Le carburant représente une part plus importante de leurs dépenses et ils disposent de moins de sources de revenus à forte marge, comme les voyageurs d’affaires, d’un réseau de routes moins diversifié et d’une clientèle généralement plus sensible aux hausses tarifaires.
« Le carburant met en lumière la différence entre les compagnies qui disposent d’un véritable pouvoir de fixation des prix et celles qui ne comptent que sur la demande », estime Chris Read, ancien directeur du développement corporatif chez Air Canada.
Deux interventions en 5 ans
Ce programme de prêts constitue la deuxième intervention majeure d’Ottawa auprès du secteur aérien depuis la pandémie. Air Canada, Porter et Air Transat avaient déjà bénéficié d’une aide gouvernementale durant cette période.
En avril 2021, Air Canada avait conclu une entente de soutien de 5,9 milliards de dollars avec Ottawa. La compagnie n’a finalement emprunté que 1,2 milliard de dollars, mais l’accord exigeait notamment un plafonnement de la rémunération des dirigeants à un million de dollars ainsi que le rétablissement du service vers plusieurs aéroports régionaux.
Plus tôt cette année, le gouvernement a également annoncé la suspension de la taxe d’accise fédérale sur le carburant, du 20 avril au 7 septembre, réduisant les coûts de quatre cents par litre de carburant aviation. Selon les données de consommation de 2025, cette mesure permettra à Air Canada seulement d’économiser des dizaines de millions de dollars.
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Légende de la photo principale : Un avion d’Air Canada à destination de Toronto roule vers une piste de décollage tandis qu’un appareil de WestJet en partance pour Palm Springs décolle de l’aéroport international de Vancouver, à Richmond (Colombie-Britannique), le 20 mars 2020. La Presse canadienne / Darryl Dyck.